Villes en décroissance, « Shrinking Cities »

Construction d’un objet international de recherche


HDR de Emmanuèle CUNNINGHAM-SABOT (ESO Rennes) soutenue en 2012 à l'Université de Paris 1 Sorbonne

La poléogonie ou la poléogénèse, - l’étude de la naissance des villes principalement dans l’antiquité grecque-, constitue bien un objet et un champ de recherche précis, et bénéficie d’une appellation scientifique incontestée et reconnue - même si peu courante -. Il en est tout autrement de l’étude des villes en décroissance, objet de recherche flou, aux origines multiples, analysant des causes de décroissance variées, ambivalentes et donc complexes. L’objet de ce travail consiste donc à poser les bases conceptuelles et théoriques de ce champ de recherche en France : il aide à la dénomination de l’objet d’étude en Français, à réfléchir à sa caractérisation ; à en démêler et comprendre les causes, facteurs, processus et ressorts. La déconstruction des différentes postures épistémologiques cherchant à expliquer le phénomène des villes en décroissance conduit à en montrer sa « complexité ». L’étude insiste enfin sur les limites d’un paradigme urbain dominant centré sur la croissance, et présente les villes en décroissance comme une composante possible et structurelle du développement urbain, ou d’un nouveau dés-« ordre » urbain et par là, pose ces dernières en tant qu’objet de recherche per se.

Les villes sont souvent présentées comme moteur de croissance, moteur de développement, centres d’innovation. De Perroux (1955) à Sassen (2002), les villes sont productives, créatrices de richesse et attirent les populations alentours. Il s’agit d’un postulat généralement admis chez les géographes et économistes, mais ne faut-il pas reconsidérer ce postulat de ville moteur-de-croissance, devenu parfois obsolète pour certaines villes ? Les villes sont confrontées, depuis une quarantaine d’années, à de nouvelles dynamiques socio-économiques politiques et environnementales parfois antagoniques : accentuation de la métropolisation, étalement urbain, réorganisation du système productif et globalisation accroissant la compétition, changement climatique et renchérissement de l’énergie, le tout dans un contexte de profonds changements démographiques. Si l’urbanisation n’a jamais été aussi forte, la croissance urbaine n’a plus rien d’acquis. Dans l’histoire des sciences, selon René Passet (1997), « le singulier, le point critique à partir duquel un événement mineur, aléatoire vient rompre le cours ancien des choses, devient un fait scientifique ». 
En effet, les villes ne sont plus, toutes, des pôles attractifs de croissance. Les villes en décroissance font, depuis une trentaine d’année, l’objet de dénominations diverses de par le monde. La multiplicité des appellations et qualifications reflète tant la variété des villes concernées que celle des effets de la décroissance ou de la perception de ces effets. En outre, la difficulté de délimiter une aire d’étude de ces villes, comme la diversité des données pour les caractériser, ne sont pas sans constituer un nouvel handicap dans leur légitimation en tant qu’objet de recherche. 
Si la dénomination et la caractérisation de l’objet de recherche que constituent les villes en décroissance s’avèrent délicate (Première Partie de l’ouvrage), les causes et facteurs du processus de décroissance urbaine se révèlent encore plus difficiles à cerner, certains, ambivalents, sont ainsi sujets à controverses. La deuxième partie de l’ouvrage sera l’occasion de déconstruire les différents éléments explicatifs de la décroissance des villes, ce qui permettra de les clarifier en les positionnant dans la gamme étendue des postures épistémologiques. Nous montrerons que les modèles mettant en jeu des relations causales linéaires gardent leur intérêt mais s’avèrent limités pour décrire l’ensemble des processus, dont les dynamiques sont complexes et nécessite donc de recourir au « paradigme de complexité » (Morin 1990). 
Enfin, ces villes représentent un enjeu scientifique mais aussi un enjeu de politique publique, puisqu’il s’agit de gérer le quotidien des populations concernées, de trouver des solutions à la décroissance, ouvrant par là même d’autres réflexions scientifiques concernant un paradigme de l’urbain encore principalement centré sur la croissance (Troisième Partie).